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Le réseau ferroviaire cambodgien a traversé la colonisation, les guerres, des décennies de déclin, puis une progressive renaissance. Des premières lignes reliant Phnom Penh à Battambang et Poipet jusqu’au rétablissement des connexions vers Sihanoukville, son évolution épouse les profondes transformations de l’histoire moderne du pays.

Le réseau ferroviaire cambodgien est bien plus qu’un ensemble de voies traversant la campagne. Il constitue un excellent moyen de comprendre l’histoire moderne du pays. Construit d’abord pendant la période du protectorat, développé après l’indépendance, endommagé par des décennies de conflits, il a finalement été remis sur les rails grâce à un vaste programme international de réhabilitation.
Aujourd’hui, le Cambodge compte deux grandes lignes ferroviaires. La ligne du Nord relie Phnom Penh à Poipet, à la frontière thaïlandaise, tandis que la ligne du Sud relie la capitale à Sihanoukville et à son port en eau profonde. Ensemble, ces deux lignes forment un réseau d’environ 650 kilomètres.
Pour les voyageurs, le train offre une autre façon de découvrir le Cambodge. Pour les historiens, il raconte une histoire beaucoup plus vaste, celle des ambitions coloniales, de l’indépendance économique, de la guerre, de la reconstruction et de la réintégration progressive du Cambodge dans les réseaux de ses voisins.
La naissance du chemin de fer cambodgien
Les ambitions coloniales françaises
Les origines du réseau ferroviaire moderne du Cambodge remontent à la période du protectorat. Au début du XXe siècle, le développement du réseau ferroviaire s’imposait comme une priorité majeure dans l’aménagement des infrastructures de l’Indochine française. Le rail permettait de transporter plus efficacement les produits agricoles, les voyageurs, les troupes et les marchandises que le réseau traditionnel de voies navigables et de routes difficiles.
La première grande ligne ferroviaire cambodgienne fut la ligne du Nord, conçue pour relier Phnom Penh au nord-ouest du pays et, à terme, au réseau ferroviaire thaïlandais.
Les travaux commencèrent vers 1929 et se poursuivirent par étapes. Le premier tronçon, de Phnom Penh en direction de Pursat, fut ouvert en 1932. La ligne progressa ensuite à travers les importantes régions agricoles de l’ouest du Cambodge, notamment Battambang et Sisophon. La liaison finale vers Poipet et la frontière thaïlandaise fut achevée en 1942.
La voie fut construite à voie unique et à écartement métrique, un choix technique qui allait rester caractéristique du réseau ferroviaire cambodgien.
La gare de Phnom Penh
L’inauguration de la gare ferroviaire de Phnom Penh en 1932 marqua une étape importante dans l’histoire des transports du pays. La gare devint l’un des principaux éléments de l’infrastructure coloniale de la capitale et demeure aujourd’hui un monument emblématique.
Le chemin de fer transforma les relations entre Phnom Penh et les provinces. Battambang, en particulier, constituait une destination importante en raison de sa richesse agricole et de sa production de riz.
Le chemin de fer ne servait donc pas seulement au transport des voyageurs. Il permettait aussi d’acheminer la production agricole cambodgienne vers les marchés et de relier le cœur économique du pays à la capitale.
La ligne du Nord et la frontière occidentale du Cambodge
La ligne du Nord finit par s’étendre sur environ 386 kilomètres entre Phnom Penh et Poipet. Son tracé traverse plusieurs régions historiquement et économiquement importantes du Cambodge, notamment Pursat, Battambang et Sisophon.
La liaison avec la Thaïlande revêtait une importance stratégique particulière. Par nature, lorsqu’ils fonctionnent pleinement, les réseaux ferroviaires transcendent les frontières nationales, facilitant les échanges et les circulations entre les pays.
Le réseau cambodgien aurait pu devenir une composante d’un système ferroviaire régional beaucoup plus vaste reliant la Thaïlande au reste de l’Asie du Sud-Est continentale. Mais la politique interrompit à plusieurs reprises cette perspective.
Le nord-ouest du Cambodge fut affecté par les changements territoriaux et par les relations complexes entre le Cambodge, la Thaïlande et l’Indochine française. Les liaisons ferroviaires transfrontalières furent interrompues à plusieurs reprises au cours des décennies agitées marquées par la Seconde Guerre mondiale et l’accession du Cambodge à l’indépendance.
En 1952, les lignes ferroviaires implantées sur le territoire cambodgien passèrent sous administration nationale, une étape décisive dans la formation d’un véritable réseau ferroviaire cambodgien.
Construire un chemin de fer jusqu’à la mer
Après l’indépendance du Cambodge en 1953, les priorités du pays en matière de transports changèrent.
L’un des projets les plus importants du nouvel État cambodgien fut la construction d’un port en eau profonde indépendant à Sihanoukville, alors couramment appelé Kompong Som. Historiquement, le Cambodge dépendait fortement de ports situés hors de son territoire, notamment Saïgon et certaines installations en Thaïlande.
Une ligne ferroviaire reliant Phnom Penh au nouveau port constituait donc bien plus qu’un projet de transport. Elle participait aux efforts du Cambodge pour renforcer son indépendance économique.
La ligne du Sud
La construction de la ligne du Sud commença en 1960 avec l’aide de plusieurs partenaires internationaux, notamment la France, l’Allemagne de l’Ouest et la Chine. La ligne, longue de 264 kilomètres, finit par relier Phnom Penh à Sihanoukville et fut achevée en 1969.
La ligne du Sud devint un important corridor de fret. Elle reliait la capitale et l’intérieur du pays à la porte maritime de Sihanoukville, permettant aux marchandises de passer du réseau ferroviaire au transport maritime international.
Le réseau ferroviaire avait désormais une fonction nationale clairement définie : la ligne du Nord reliait le Cambodge à sa frontière occidentale et à la Thaïlande, tandis que la ligne du Sud reliait le pays à la mer.
Les chemins de fer pendant la guerre et la révolution
La période la plus difficile de l’histoire du réseau ferroviaire cambodgien survint durant les décennies de guerre et de bouleversements politiques qui commencèrent à la fin des années 1960 et se poursuivirent pendant les années 1970.
Les infrastructures ferroviaires devinrent vulnérables aux sabotages, aux attaques et aux opérations militaires. Ponts, voies, matériel roulant et installations ferroviaires furent endommagés, tandis que l’insécurité rendait de plus en plus difficile le transport régulier des civils.
La situation devint catastrophique sous le régime des Khmers rouges, lorsque les systèmes économiques et de transport ordinaires s’effondrèrent. Les services ferroviaires furent suspendus et une partie importante des infrastructures fut endommagée ou détruite.
Comme une grande partie des infrastructures physiques du Cambodge, le réseau ferroviaire sortit de cette période de conflit profondément affaibli.
Le long chemin du retour
Après 1979, les services ferroviaires reprirent progressivement, mais la reconstruction du réseau fut extrêmement difficile.
Le Cambodge disposait de ressources financières limitées, d’infrastructures endommagées et devait encore faire face à des problèmes de sécurité. Les voies et les ponts exigeaient d’importantes réparations, tandis que les locomotives et les voitures se dégradaient avec le temps. Dans plusieurs régions, les infrastructures ferroviaires portaient les traces de longues années de sous-entretien.
Pour un pays qui se relevait de plusieurs décennies de conflit, reconstruire un chemin de fer représentait une entreprise considérable.
Au début des années 2000, la situation était devenue particulièrement préoccupante. Les services voyageurs avaient été interrompus sur de nombreux tronçons, tandis que le transport de marchandises était limité par le mauvais état des infrastructures et par un matériel peu fiable. Le réseau ferroviaire cambodgien risquait de n’être plus qu’une curiosité historique avec des rails.
Heureusement, l’histoire n’en avait pas tout à fait terminé avec lui.
La grande réhabilitation ferroviaire
Un tournant majeur intervint dans les années 2000 avec un ambitieux programme de réhabilitation soutenu par la Banque asiatique de développement, le gouvernement australien et d’autres partenaires.
Le projet comprenait la réhabilitation de centaines de kilomètres de voies, de ponts et d’infrastructures associées, la reconstruction de la liaison ferroviaire manquante avec la Thaïlande et l’amélioration de l’accès ferroviaire au port de Sihanoukville.
Le chantier ne fut ni simple ni indolore. La réhabilitation du chemin de fer affecta les communautés vivant le long des voies et nécessita un important programme de réinstallation. Des milliers de foyers furent concernés par les efforts visant à rétablir un corridor ferroviaire plus sûr et plus moderne.
La ligne du Sud fut progressivement rouverte, certains tronçons reprenant leur service entre 2010 et 2012. La liaison ferroviaire avec Sihanoukville fut ensuite rétablie, offrant au Cambodge une liaison ferroviaire importante entre la capitale et son principal port maritime.
Reconnecter le Cambodge par le rail
La restauration de la ligne du Nord revêtait une importance symbolique encore plus forte.
Pendant des décennies, un tronçon entre Sisophon et Poipet avait disparu. La reconstruction de cette section d’environ 48 kilomètres rétablit la liaison physique entre le Cambodge et la Thaïlande. La connexion ferroviaire du Nord fut achevée en 2018.
Il ne s’agissait pas simplement d’une réussite technique. Le projet permit de restaurer une partie importante de la géographie des transports cambodgiens d’avant-guerre.
Le chemin de fer s’étendait de nouveau de Phnom Penh vers la frontière thaïlandaise, ouvrant au Cambodge la possibilité de participer plus pleinement à la connectivité ferroviaire régionale.
Le réseau ferroviaire cambodgien aujourd’hui
Aujourd’hui, le réseau ferroviaire cambodgien reste relativement modeste par rapport à ceux de la Thaïlande et du Vietnam voisins. Il se compose principalement des lignes du Nord et du Sud, toutes deux à voie unique et à écartement métrique.
L’exploitation ferroviaire est assurée par Royal Railway Cambodia, qui exploite des services voyageurs et de fret dans le cadre d’une concession accordée par le gouvernement cambodgien. L’entreprise a conclu son contrat de concession ferroviaire en 2009, durant la période générale de réhabilitation du réseau.
Le chemin de fer a retrouvé un rôle pratique dans le transport des voyageurs et des marchandises, même s’il reste nettement plus lent que la route sur de nombreux trajets.
Ce n’est pas forcément un inconvénient pour les voyageurs.
Un train cambodgien n’est pas conçu pour gagner une course contre un minivan. Son intérêt est ailleurs : son rythme plus lent permet d’observer les villages, les rizières, les palmiers à sucre, les marchés et les paysages ruraux qui défilent parfois à toute vitesse depuis une autoroute.
L’avenir des chemins de fer cambodgiens
La renaissance du chemin de fer cambodgien ne constitue pas nécessairement la fin de l’histoire.
Le gouvernement et ses partenaires au développement envisagent de nouvelles améliorations de la capacité ferroviaire et de la connectivité régionale. Les projets comprennent notamment de possibles nouvelles lignes, des raccordements industriels et l’amélioration des infrastructures existantes. Des discussions ont également porté sur la modernisation des lignes actuelles et l’étude de solutions ferroviaires à plus grande vitesse.
L’importance stratégique du chemin de fer est considérable. Le Cambodge se trouve entre la Thaïlande et le Vietnam, tandis que ses ports lui donnent accès au commerce maritime international. De meilleures liaisons ferroviaires pourraient donc renforcer le transport de marchandises et le rôle du Cambodge dans les chaînes d’approvisionnement régionales.
Le principal défi consiste à trouver le juste équilibre entre investissement, vitesse, capacité de fret et demande des voyageurs. Un chemin de fer n’a pas besoin de devenir un train à grande vitesse pour être utile. Parfois, un réseau fiable, abordable et bien entretenu constitue déjà un excellent début.
Conclusion
L’histoire du réseau ferroviaire cambodgien est, au fond, une histoire de résilience. Construit à l’époque du protectorat, développé par un Cambodge indépendant, brisé par la guerre et la révolution, puis patiemment reconstruit après des décennies de conflit, le chemin de fer s’est constamment adapté aux circonstances changeantes du pays. Aujourd’hui, ses voies relient de nouveau Phnom Penh aux provinces, à la mer et à la frontière thaïlandaise, donnant au rail cambodgien un avenir aussi bien qu’un passé.
À propos de l’auteur
Pascal Médeville est écrivain et éditeur numérique au Cambodge, ainsi que le rédacteur en chef de Wonders of Cambodia. Son travail porte sur l’histoire, la culture, les lieux, les traditions et la vie quotidienne du Cambodge, en associant recherche et style accessible et personnel. Pour des articles comme celui-ci, il s’intéresse particulièrement aux infrastructures et aux connexions historiques qui permettent de comprendre la formation du Cambodge moderne.












